Monday, March 19, 2012

COMMENT ON ABAT LES REGIMES


Comment on abat les régimes

Par Giulietto Chiesa

Le 16 mars 2012
Megachip.info

En ce 15 mars 2012 qui marque le premier anniversaire du soulèvement populaire en Syrie, et alors que tous nos grands médias, presse, chaines télé, radios, nous font part quotidiennement de toujours plus de victimes civiles et de barbarie de la part du régime de Bachar al-Assad, il est malgré tout difficile d’y voir clair sur ce qui se passe réellement dans ce pays, et de se faire une opinion sur l’authenticité de cette révolte populaire qui semble prolonger les "printemps arabes" de 2010 et 2011. Mais c’est en observant l’usage qui a été fait par le passé et encore récemment des théories du philosophe américain Gene Sharp, l’"inspirateur" de ces mouvements dans les pays arabes – nominé cette année pour le Prix Nobel de la Paix -, mais aussi auparavant dans les pays de l’ex-Union soviétique ou en ex-Yougoslavie, que le journaliste et homme politique italien Giulietto Chiesa nous propose cette analyse du dernier livre de l’octogénaire américain, "De la dictature à la démocratie", rebaptisé en italien "Comment abattre les régimes". Les idées humanistes et non-violentes rassemblées dans ce manuel, censées aider les peuples opprimés à renverser leurs dictateurs, sont pour G. Chiesa, largement mises à profit par les puissances occidentales pour fomenter, organiser, soutenir et financer ces soulèvements "légitimes" dans les pays dotés de gouvernements qui ne conviennent visiblement pas aux puissances occidentales et à leurs alliés.





Gene Sharp, le "gourou" des révolutions arabes, comme l’appelle le Nouvel Obs


Il est rare que j’écrive des recensions. En général, quand je n’y suis pas contraint par quelque raison de convenance personnelle ou pour satisfaire les exigences de certaines autorités pressantes, je me prononce sur des ouvrages qui me plaisent ou que je voudrais voir lus par d’autres, soit parce que je pense leur lecture utile, soit parce qu’ils offrent un point de vue original.

Dans le cas présent, le livre dont il est question ne m’a pas plu du tout. Je le trouve même très énervant. Son auteur est clairement quelqu’un de pauvre et de limité (intellectuellement, s’entend), qui se dresse comme un oisillon gonflé d’idéologie – dans le sens de fausse conscience – au-dessus du broyeur de la pensée unique. Un exégète, donc, de la Matrice dans laquelle il a évolué, parfaitement incapable d’en percevoir les limites. Une espèce de nouveau protagoniste d’un « Truman Show », privé cependant de toute possibilité de rédemption.

Mais alors, pourquoi est-ce que j’en parle ? J’en parle – comme aurait dit Leonardo Sciascia[1] – parce que le contexte qu’il représente est extrêmement intéressant, et riche d’informations sur la façon dont on pense, ce à quoi l’on pense, et comment on agit dans les centres de la subversion, ces lieux où sont élaborées les vraies stratégies et les tactiques révolutionnaires des temps modernes. Des temps qui, pour être précis, voient les révolutions être menées par le Pouvoir, et non plus par les révolutionnaires d’autrefois, ou les mythiques anarchistes, ou encore les peuples, les partis, les soviets, ou tout autre nom qu’ils aient portés par le passé, jusqu’au XXe siècle inclus.

Et cela amène d’emblée toute une série de considérations qui sont loin d’être marginales, et qui seront utiles pour ces lecteurs qui pensent encore, justement, en termes de catégories de l’ancien temps ; pour ceux qui, ne s’étant pas mis à jour, ou n’ayant pas fait l’effort de comprendre les changements intervenus dans les rapports de force, dans les dynamiques économiques et sociales, dans les systèmes d’information, dans les technologies de manipulation, continuent d’appliquer la théorie révolutionnaire datant de l’époque de la lutte des classes, telle qu’elle fut décrite et créée à partir de la Révolution française.

Mais ces considérations apparemment marginales, qui sont la véritable raison pour laquelle j’écris ces lignes, pourraient également s’avérer utiles à ceux qui ne se sentent pas l’âme révolutionnaire, n’entendent pas le devenir, mais ont simplement omis d’intégrer mentalement ce qu’est véritablement le Pouvoir. Et, n’étant absolument pas préparés à le faire, sont incapables de comprendre la façon dont le Pouvoir agit pour se maintenir. Avec quelle férocité, un Pouvoir – férocité d’autant intense que le pouvoir est grand – utilise les instruments dont il dispose. Le Pouvoir n’est jamais une affaire d’ amateurs. C’est un métier. Et il agit toujours à la vie et à la mort.

Il est vrai que les intellectuels ont tendance à raisonner en projetant sur les autres leur propre vision du monde. Quand ils le font sur les personnes privées de pouvoir, ils créent toujours des problèmes, mais souvent ces problèmes sont d’une importance secondaire étant donné que les personnes normales n’ont pas de pouvoir. Mais lorsque cette projection s’opère vis-à-vis du Pouvoir, elle peut devenir existentielle, que ce soit pour ceux qui l’effectuent (c’est-à-dire les intellectuels eux-mêmes), ou pour ceux qui y croient, c’est-à-dire les lecteurs de leurs livres, de leurs essais, de leurs articles, de leurs conférences. Si par exemple vous essayez de décrire une lutte politique du Pouvoir contre ses opposants comme s’il s’agissait d’une partie de cartes, vous vous attirerez probablement des ennuis (surtout si vous êtes du côté des opposants au Pouvoir). Car il ne s’agit pas d’un jeu de cartes, et quand il se sent en danger, le Pouvoir se débarrasse, disqualifie, exclut, et quand cela est nécessaire, il tue. Ce léger détail échappe à la plupart des intellectuels et à pratiquement tous les journalistes. Ceux, parmi ces derniers, à qui ces choses n’échappent pas, se rangent généralement du côté du Pouvoir, et arrêtent ainsi de jouer aux cartes eux aussi. Les autres, les plus stupides, continuent de jouer aux cartes, se rendant ainsi utiles, bien souvent, en empêchant les autres de comprendre exactement ce que fait le Pouvoir. Ceci explique parfaitement pourquoi le livre de Gene Sharp a été écrit : précisément pour eux.

Il est clair qu’avec ces catégories d’interprétation auto-référentes, non seulement on ne peut jamais rien gagner, mais il n’est même plus possible de savoir qui attaque, qui défend, où se trouve le champ de bataille et qui sont les parties en présence. Lorsque l’on discute avec ces orphelins de la pensée politique, on se rend bien vite compte que ce vide presque absolu d’analyse les amène souvent à s’imaginer être à l’offensive sur des combats inexistants, alors qu’ils subissent en réalité de cuisantes défaites sur le terrain bien réel où se déroule la vraie bataille, mais d’où ils sont totalement absents. Évidemment, puisqu’ils se trouvent ailleurs. Des moulins à vent, voilà ce que voient ces Don Quichotte du modernisme. La différence entre eux et leur modèle, consiste en un point de détail, mais qui est essentiel : celui de la Manche [le héros de Cervantes – NdT] rêvait pour son propre compte. Alors qu’eux ont été totalement hypnotisés par le Pouvoir, qui les emmène par la main là où bon lui semble.

Le livre, en substance, consiste en une description de comment un Empire mourant devient subversif pour se défendre. C’est un manuel de la "révolution régressive" : la seule révolution existante, qui marquera les dernières décennies avant le crash final de ce système. Lequel, n’ayant plus de futur, est bien obligé de penser à rebours. Et il le fait en utilisant le dernier instrument dont il dispose : la technologie. C’est pour cela qu’il réussit à paraitre moderne aux yeux de millions de jeunes qui, immergés dans le Grand Bain des Rêves et des Mensonges, sont incapables de regarder en dehors et de voir la complexité des manipulations dont ils font l’objet.

L’auteur s’appelle Gene Sharp, et c’est loin d’être un gamin puisqu’il est né en 1928. Ce qu’il a fait jusqu’à aujourd’hui n’est pas vraiment un mystère. Il suffit de jeter un œil sur Wikipedia pour avoir un aperçu de son modeste passé d’agent subversif. Dans cette spécialité, il émerge après une longue carrière dans l’ombre, au travers d’un livre dont le titre original « From Dictatorship to Democracy » nous rappelle immédiatement Francis Fukuyama, l’auteur de la « Fin de l’Histoire ». L’éditeur italien est Chiarelettere[2], une maison d’édition pleine de mérites par ailleurs, mais versant pour le coup elle aussi dans l’idéologie impériale.

Les limites de la « Matrice » sont, comme nous le savons, vastes et gluantes. Sur la dernière page de couverture, l’éditeur italien nous informe que Sharp « passe pour être l’un des principaux inspirateurs des révolutions qui secouent le monde arabe actuellement. » [NdT - Et il est, pour cela, nominé pour le Prix Nobel de la Paix 2012]. Une définition fort réductrice. En réalité, Gene Sharp (ou disons plutôt, son école de pensée, même si ce terme à lui seul donne des frissons) est l’inspirateur de toutes les exportations de la démocratie américano-occidentale des dernières 30 années. De celles déclenchées et qui ont abouti, comme de celles tentées et avortées. Il est bon de le rappeler, car bien que le Pouvoir soit le seul révolutionnaire existant, il n’est pas écrit qu’il réussit toutes les révolutions qu’il tente. Parfois, il les rate. Toujours est-il que Sharp est le prophète, justement, des « révolutions régressives ». Et pour cette raison, il mérite toute notre attention, de nous qui sommes ses victimes, ses cibles.

De lui-même, il raconte : « J’étais à Tien’anmen lorsque les chars d’assaut ont roulé vers nous » (La Repubblica, 17 février 2011). Vous avez compris où il était ? C’était peut-être bien lui le jeune homme qui arrêtait la colonne de chars d’assaut devant l’Hôtel de Pékin. Apparemment cet homme était partout. Il se trouvait là où survenaient des révolutions, [qui poussaient] comme des champignons, surtout depuis la chute de l’Union soviétique. Gene Sharp était certainement aussi ce brave homme au marteau-piqueur qui s’attaquait au fameux Mur de Berlin. C’est de sa palette que sont sorties toutes les couleurs variées des différentes révolutions des deux dernières décennies, de Belgrade à Tirana, de Pristina à Kiev et à Tbilissi. Quand Gene Sharp n’était pas là en personne, on croit comprendre qu’il « inspirait » à distance.

Le livre a été traduit en presque 30 langues, certainement en arabe, russe et chinois. Et en le lisant, on comprend pourquoi : les centres de la subversion regardent déjà en direction de Moscou et de Saint-Pétersbourg, mais aussi de Pékin et de Shanghai. On comprend aussi qu’il contient certaines contradictions, comme c’est le cas pour beaucoup de Best-sellers. La thèse centrale du livre est que chaque dictature peut être renversée, « pourvu que la rébellion naisse de l’intérieur. » Ou plutôt, pourvu qu’elle semble naitre de l’intérieur. Et le pays qui nous vient immédiatement à l’esprit est la Libye. Et aussi, aujourd’hui, la Syrie, ou encore la Russie. En fait, Gene Sharp explique tout de suite que, pour naitre de l’intérieur, si elle n’y parvient pas toute seule, la rébellion doit « être inspirée » par quelqu’un. Voilà : le livre de Sharp est en réalité un manuel pour former les "inspirateurs". Pour cela – mais Sharp se garde bien de le dire – il suffit d’avoir beaucoup d’argent, des dizaines voire des centaines de millions d’euros. En réalité, ces rébellions surviennent assez fréquemment – du moins jusqu’à aujourd’hui – là où les revenus sont faibles, les plus faibles, et où l’argent devient l’arme principale pour « inspirer ». Sans ce différentiel de richesse, il n’y a pas d’inspiration qui soit. Et le premier conseil que l’on peut donner aux naïfs qui ne savent pas ce qu’est le Pouvoir, est de se demander : comment se fait-il que les inspirés que Gene Sharp recherche se trouvent toujours dans des pays qui souffrent justement de ce différentiel ? N’est-ce pas un fait [établi] que les inspirés sont les intellectuels des pays les plus pauvres ?

Avec les revenus de ce « différentiel » il est possible de financer des milliers de bourses d’études, des subventions de recherche pour des professeurs qui accourront dans les universités britanniques, américaines, françaises, allemandes, dans les think tanks occidentaux, où ils seront éduqués en toute liberté et apprendront à aimer essentiellement les valeurs occidentales, et où il verront s’ouvrir des boulevards pour leurs carrières. Retour au pays en cas de victoire, ou [carrière] à l’étranger en cas de défaite. C’est ainsi que se décline l’aide providentielle venue de l’extérieur. Et il existe, depuis maintenant plusieurs décennies, un puissant réseau d’institutions constituées, financées et dédiées spécifiquement à cela. De Reporters sans frontières[3], pour prendre quelques exemples, à tous les Carnegie Endowments for International Peace, les Avaaz, qui recueillent les signatures en tous genres, et qui ressemblent parfois à de véritables centrales missionnaires, moralisatrices, libertaires, écologiques, vertes, et quoi qu’il en soit, toujours très colorées. Il existe aussi, pour cela, des radios comme Free Europe, Radio Liberty, Deutsche Welle, et ainsi de suite. Et aussi des chaines TV satellites, d’innombrables sites Web, farcis de petits "inspirateurs" extérieurs qui transmettent constamment, fouillent, poussent, décrivent les luttes pour les droits humains, pour la démocratie ; qui fixent la cadence des révolutions, des "printemps", des aspirations à la liberté d’entreprendre, à l’accès au "marché".

Si par exemple – comme cela s’est produit récemment – le Conseil de sécurité des Nations unies devait voter une résolution condamnant le gouvernement syrien, qui butera sur les vétos russes et chinois, alors l’"inspiration" arrivera à point nommé pour inciter tous les médias occidentaux à annoncer des tragédies dans plusieurs villes syriennes. Le tout, sans que les sources soient vérifiées et les informations confirmées, mais il suffira pour cela de relayer les données fournies par Avaaz, dont on ne sait pas bien d’où elles proviennent -, ou bien celles d’Al Jazeera ou d’Al Arabiya, dont la fiabilité est désormais comparable à celle de CNN, c’est-à-dire nulle. Je n’insisterais pas autant sur ces détails si je n’avais pas vu en personne la façon dont furent financées et organisées les révolutions colorées en Yougoslavie, Ukraine, Géorgie, Tchécoslovaquie, et auparavant en Pologne, avec ce merveilleux prototype de Solidarnosc, qui eut comme "inspirateur" principal, aux niveaux idéologiques et financiers, rien de moins que le Vatican de Jean Paul II – qui fut, pour cela, sanctifié.

Des opérations qui, en Europe centrale, continuent actuellement autour de la "dernière dictature", celle d’Alexandre Lukashenko (ci-contre) en Biélorussie, assiégée par les radios et les télévisions qui, grâce aux financements de l’Union européenne, transmettent depuis les territoires tout juste conquis dans les pays de la Baltique ou depuis la Pologne.

Naturellement, – et là je pense qu’il est opportun de le rappeler pour prévenir les jérémiades de ceux qui voudraient m’accuser de soutenir les dictateurs plus ou moins sanguinaires -, dans la plupart des cas, les répressions ont bien eu lien, ou ont lieu actuellement.

Naturellement la corruption et l’absence criante de démocratie dans certains de ces régimes existent et ont existé. Naturellement, il en va de même pour les formes de résistance en faveur des droits de l’Homme, qui méritent toute notre solidarité. Elles existent, et luttent dans un combat inégal contre un Pouvoir bien plus fort qu’elles. Et c’est précisément sur elles que se concentre l’ "inspiration" dont parle Gene Sharp. Et celle-ci peut compter sur une puissance financière illimitée ; mais aussi sur la naïveté des destinataires, qui, contraints comme ils sont de rester sur la défensive, deviennent extraordinairement perméables aux formes les plus subtiles, les plus innocentes, les plus "justifiables" de corruption. C’est exactement en manoeuvrant ce piège qu’agissent les « inspirateurs » comme Gene Sharp et les financiers perchés sur leurs épaules. Et donc, la première chose à faire, pour comprendre ce qui s’est passé et ce qui se passe dans tous les pays situés en bas de l’échelle de ce "différentiel de richesse", est d’observer l’évolution au sein des mouvements de rébellion : autrement dit, comparer leur situation avant qu’ils ne suivent la "cure" de la part des "inspirateurs", et après.

Cette analyse ferait apparaitre de bien étranges similitudes entre les transformations opérées par exemple par le mouvement « Otpor »[4], à Belgrade (ci-contre) et dans l’ex-Yougoslavie, et la célèbre, mais désormais défunte « Révolution orange » en Ukraine. Cela démarra avec un vieux photocopieur, pour aboutir à un poste d’enseignant à Harvard. Y résister est difficile, pour ne pas dire impossible. Au début, il s’agit d’inspirations, mais cela devient vite des ordres qu’il est impossible de refuser. Et plus le différentiel est grand, plus il est facile de trouver des dizaines, des centaines, voire des milliers d’inspirés parfaitement sincères.

Hic Rhodus, hic salta[5]. Et c’est à ce moment-là qu’il est important d’avoir le courage et la force de distinguer entre les droits sacrosaints qui sont violés, et les profiteurs politiques étrangers (ou du pays) qui les utilisent à des fins de conquête. Il existe un critère relativement simple pour les différencier. Savoir qui finance. Si par exemple, il y a de bonnes raisons de penser que c’est l’Arabie Saoudite qui achète les armes et paie les soldats, alors on peut être certains que si c’est pour appuyer une révolte, cela ne sert pas les intérêts de la Démocratie et du Droit, mais que cela au contraire soutiendra la barbarie et l’oppression.

Ils vous diront le contraire, bien évidemment. C’est leur métier. Ils y travaillent, 24 heures par jour, tous les jours, et ils sont bien payés pour cela. Les exemples flagrants en sont l’UCK au Kosovo, et la révolte syrienne. Dans le premier cas, c’est une armée entière qui a été organisée, financée, entrainée, soutenue par une montagne d’argent en provenance de Riyad, Washington, Berlin, et de l’OTAN. Et ce n’est pas un hasard si le gouvernement de Pristina qui en a émergé est un foyer de criminels, dont les mains tachées de sang sont serrées avec enthousiasme à Bruxelles, dans le mépris le plus total de tout principe européen de liberté et de respect des droits humains.

L’autre exemple se déroule en ce moment même, sous nos yeux, en Syrie, où il est évident que nous assistons à un mélange complexe, mais transparent d’aides extérieures aux rebelles, en provenance d’Israël, de la Turquie, de l’Arabie Saoudite et des États-Unis d’Amérique. Il ne s’agit pas de quelques unités, mais de centaines d’unités, et aussi de milliers de salaires, de dessous de table, de conseillers, d’experts. Et si les conseils ne suffisaient pas, et qu’il fallait avoir recours à la force, ce serait le tour des groupes de mercenaires. Et lorsque ceux-ci arriveront au pouvoir, s’ensuivra une longue trainée de sang, de violences, de vengeances, d’illégalité et d’abus. Nous pouvons donc être certains qu’en cas de chute du régime de Bashar al-Assad, ce qui se produira ensuite ne sera certainement pas synonyme de triomphe de la liberté et des droits humains. Il suffit de regarder ce qui s’est passé, encore une fois, dans la Libye à peine libérée du dictateur sanguinaire Kadhafi, et qui se retrouve aujourd’hui aux mains d’une bande de criminels qui l’étaient déjà avant le début du conflit, mais qui aujourd’hui sont les patrons.

Bref, il suffit d’appliquer la vieille règle du « cui prodest » (à qui profite le crime). Qui n’est pas juste à 100%, mais qui, en politique, fonctionne presque à tous les coups. Évidemment, il convient d’utiliser les précautions d’usage, comme celle de rester attentifs au fait que les organisateurs de ces provocations les élaborent toujours en renversant précisément le principe du cui prodest. Ainsi, la prochaine fois que vous vous retrouvez devant n’importe quel attentat terroriste islamique, il suffira de bien analyser le cui prodest pour en désamorcer [la propagande] qui vous est offerte sur un plateau d’argent. Par exemple, lorsque quelqu’un a assassiné Vittorio Arrigoni, et que vous avez entendu tous les grands médias, à l’unisson, relayer la revendication d’un vague « groupe salafiste » mal identifié mais doté d’un site Internet et de musiquettes révolutionnaires arabes, vous auriez pu immédiatement imaginer que les "inspirateurs" étaient – je prends un exemple au hasard – les services secrets israéliens.

L’édition italienne du livre de Gene Sharp affiche le titre anglais en petites fontes et en propose un autre : « Come abbattere un regime » (Comment abattre un régime), et le sous-titre est un condensé idéologique d’une bonne centaine de tonnes : « Manuel de libération non violente ». Comment ne pas applaudir ? Nous avons ici, nageant en pleine mélasse libertaire, plusieurs contenus complémentaires. Le premier est tout à fait clair : nous sommes la démocratie, la liberté, la vérité. Et donc, nous avons le droit, pardon, le devoir de les insuffler aux autres. Mieux, de leur injecter. Quiconque s’opposera au triomphe de nos idéaux fait partie du « Mal ». Les dictateurs sont tous laids et méchants, et ce sont tous les autres : ceux qui s’opposent au « Bien ». Celui qui ne les combat pas avec suffisamment de conviction est un allié du Mal.

Pourquoi les dictateurs existent, d’où ils viennent, comment ils sont arrivés là, s’ils ont une quelconque légitimité, s’ils sont le produit de leur histoire, qui les a portés au pouvoir, s’ils ont été nos amis et nos alliés, s’il s’agit de chefs d’États ou de gouvernements reconnus par les Nations unies, s’il ont par conséquent des droits reconnus par la communauté internationale, s’ils ont des causes à faire valoir, du point de vue historique ou de gestion de l’urgence, autant de questions qui ne méritent pas même d’être prises en considération. Car ils sont les « oppresseurs des peuples ». Lesquels peuples sont ipso facto intégrés à notre propre système de valeurs. Autrement dit, ils ont [forcément] nos désirs, nos impulsions, nos besoins, nos aspirations. L’Histoire, les différentes histoires des peuples, sont tout simplement et comme par enchantement, effacées. Et l’étape suivante immédiate, est qu’il nous faut imaginer à leur place la forme que devra prendre leur propre gouvernement.

Le deuxième contenu implicite est le suivant : eux, les dictateurs, sont violents ; et nous, les démocrates, devons entre non-violents. Pourvu que, naturellement, le dictateur ne réussisse pas à tenir son peuple en main. Car dans ce cas, étant donné que pour nous, il ne peut pas l’avoir fait sans utiliser la violence, nous sommes alors autorisés à utiliser à notre tour la violence. Ou pour être plus précis, nous sommes autorisés à « inspirer » l’usage de la violence de la part des opprimés et contre le « dictateur » qui, entretemps, aura été qualifié de « sanguinaire » et « auteur de massacres indiscriminés ». Et profitant du différentiel en notre faveur, y compris celui médiatique, nous aurons réussi à faire de notre version des faits la version dominante dans le monde entier. Par conséquent, si violence il y a, ce sera entièrement attribué à la sacrosainte « réaction du peuple » face à la « répression » du dictateur. Etant entendu que cette sacrosainte réaction populaire sera armée et organisée au travers du différentiel en armements, munitions, organisation, information, et technologie. Mais ce seront, malgré tout, les manifestants pacifiques qui utiliseront les armes contre le dictateur sanguinaire et son cortège de brutes. Et les morts seront tous, indistinctement, de pacifiques citoyens faisant partie de la population civile innocente. Il va de soi – est-il besoin de le rappeler – que la population civile comptera effectivement des victimes, et en grande quantité. Mais l’important est que les récits et les vidéos en attribuent la responsabilité exclusive au dictateur sanguinaire et à ses troupes. Qui sont peut-être en effet des brutes sanguinaires, mais qui auront le privilège d’être considérés comme les seuls criminels à agir sur le terrain.

N’oublions pas qu’alors que nous – qui sommes du côté avantageux du différentiel, et qui lisons ces chroniques de toute notre hauteur de vue – applaudissons aux révoltes pacifiques des peuples opprimés par des dictateurs sans scrupules que nous avons décidé de prendre pour cibles, d’autres dictateurs, juste à côté, avec leurs bandes de brutes sanguinaires, continuent en toute tranquillité d’opprimer leurs peuples respectifs, jouissant pour le coup de notre appui et de notre soutien le plus cordial. Ce détail – soit dit en passant – échappe systématiquement à tous ces intellectuels épris des droits de l’Homme et qui sont tout autour de nous. Et si vous le leur rappelez, ils s’énervent immédiatement, vous accusant de changer de sujet. De fait, sortir du récit mainstream signifie pour eux « changer de sujet ». Et, à bien y réfléchir, pour ceux qui connaissent seulement la version mainstream, en sortir ne serait ce qu’un instant signifie effectivement changer de sujet.

Mais ne nous arrêtons pas à cela. A cet instant, le pays virtuel que nous prenons comme exemple se trouve déjà en pleine guerre civile. Le mouvement de protestation a reçu les instructions nécessaires pour frapper le « talon d’Achille » d’un régime particulier. Car Gene Sharp sait très bien que tout régime a ses talons d’Achille qui, s’ils sont correctement identifiés et frappés, permettront de l’abattre. Quelque part, probablement dans un pays voisin, se trouve déjà une avant-garde bien organisée, bien connectée [aux forces internes] du pays en question, convenablement intégrée au système d’information occidental, capable d’utiliser au mieux les réseaux sociaux (qui sont tous contrôlés et supervisés par des centres d’analyse occidentaux).

D’ailleurs, n’est-ce pas un curieux hasard que début 2011, peu après le début du fameux « Printemps arabe », Obama et Hillary Clinton ont convoqué précisément les Chief executive officers des principaux réseaux sociaux, de Google, Facebook, Yahoo, et compagnie ? À vrai dire, ces derniers constituent une évolution technologique récente que Gene Sharp ne prend pas en compte dans son manuel. Le livre a été écrit avant que tout cela soit utilisable à grande échelle, et de ce point de vue, il a prix un bon coup de vieux.

Mais le manuel de Sharp a quand même un mérite, celui de nous aider à mieux comprendre les mécanismes traditionnels, ceux qui ont été utilisés ces dernières décennies et qui – on peut en être certain – ne se démoderont pas. En Syrie aujourd’hui, une fois passée la première phase du lancement de la guerre civile, il n’est plus besoin de feindre que les seuls à se battre sont des manifestants pacifistes armés opposés aux régimes de Bachar al-Assad. Désormais, il est clairement dit que des centaines d’agents américains, sous la direction de David Petraeus, actuel directeur de la CIA, sont occupés à recruter en Irak des miliciens appartenant aux tribus situées aux frontières pour qu’ils viennent combattre en Syrie. La même chose se produit à la frontière turque, où s’activent des militaires en provenance de Benghazi en Libye, dirigés par les leaders fondamentalistes islamistes, et qui, avec l’aide de l’OTAN, ont renversé le régime libyen. Et de la frontière libanaise arrivent les groupes armés du député de Beyrouth, Jamal Jarrah, recruteur de mercenaires pour le compte de l’Arabie Saoudite, un homme qui sert de véritable charnière entre d’un côté le Prince Bandar, et de l’autre – à travers son neveu Ali Jarrah – les services secrets israéliens. Autrement dit, d’un côté les dollars par camions entiers, de l’autre, les meilleurs conseillers miliaires et les systèmes d’espionnage les plus sophistiqués de tout le Moyen-Orient. À cela s’ajoutent les équipes de commandos qui opèrent depuis plusieurs mois déjà à l’intérieur des frontières syriennes, avec l’objectif précis d’assassiner Bachar al-Assad et ses plus proches collaborateurs, de placer des bombes, et de faire sauter les oléoducs.

Tout cela serait évident, si les peuples occidentaux en étaient informés. Mais ils ne le savent pas, car l’histoire est racontée à l’envers. Et les droits de l’Homme de la population syrienne ont déjà été enveloppés dans le même drap que celui avec lequel on a fait taire toute vérité. Et les intellectuels occidentaux, les journalistes, et un certain nombre, peu élevé, de pacifistes, croient la connaitre. L’existence de ce drap, ils ne peuvent même pas l’imaginer. Ils déclament sur le ton de ceux à qui « on ne la fait pas ». Ils se croient plus intelligents – ayant sans doute lu quelque roman policier, voire les ayant écrits – que les professionnels qui travaillent à temps plein pour le compte du Pouvoir, qui lui, n’est pas en train de jouer aux cartes.

C’est d’ailleurs ce qui m’a amené, pour utiliser la métaphore d’un autre jeu – le jeu des Echecs, à faire le saut du cheval. C’est-à-dire d’aller voir ce qui s’était passé, voilà une vingtaine d’années, en Lituanie. Là-bas aussi, dans le Moyen-Orient lointain, il y eut un début de guerre civile, au moment où l’Union soviétique était sur le point de s’écrouler. Les Lituaniens voulaient l’indépendance, et avaient le droit de la demander. Il existait un authentique mouvement populaire qui se battait pour cela. Cela fut suffisant, et tout se conclut par la défaite de l’Empire du Mal. Il y eut une vingtaine de morts à Vilnius, lorsque les troupes russes et le KGB occupèrent la tour de la télévision. L’accusation retomba sur Gorbatchev, sur les Russes, les méchants pour le coup, pointés du doigt pour avoir tiré de sang-froid sur la foule. Cet épisode est devenu l’événement fondateur de la République indépendante de Lituanie, aujourd’hui un des 27 pays de l’Union européenne. Mais nous savons maintenant que toute cette histoire a été écrite par d’autres mains, et pas par celles du « peuple lituanien ». C’est Audrius Butkevicius qui la raconte, lui qui fut ensuite le ministre de la Défense de cette république et qui, le 15 janvier 1991, a organisé la fusillade. Ce fut une opération des services secrets, planifiée, de sang-froid, avec pour but de faire se soulever la population contre les occupants. Je demande au lecteur de prendre le temps de lire la citation extraite de l’interview faite en mai/juin 2000 parue dans la revue "Ozbor", et republiée récemment dans le journal lituanien “Pensioner”. Cela en vaut la peine, car on y fait une précieuse découverte, qui nous aidera à comprendre plusieurs choses contenues dans le livre qui nous intéresse aujourd’hui.

« Il m’est impossible de justifier de mes actions devant les familles de victimes – raconte Butkevicius, qui a alors 31 ans –, mais je peux le faire devant l’Histoire. Car ces morts infligèrent deux coups extrêmement violents contre deux des bastions les plus importants du pouvoir soviétique, l’armée et le KGB. C’est comme cela que nous les avons discrédités. Je le dis clairement : oui, c’est bien moi qui ai planifié tout ce qui s’est passé. J’avais préparé cela depuis longtemps avec l’Institut Einstein, en collaboration avec le Professeur Gene Sharp qui s’occupait alors de ce que l’on appelait la "défense civile". En d’autres termes, il se chargeait de la guerre psychologique. Oui, j’ai projeté la manière de mettre en difficulté les troupes russes, de les amener à une situation tellement insoutenable que tout officier russe serait obligé d’avoir honte. Ce fut une guerre psychologique. Dans ce conflit, nous n’aurions jamais pu gagner par l’usage de la force. C’était très clair dans nos esprits. C’est pour cela que j’ai fait en sorte de déplacer la bataille sur un autre plan, celui de la confrontation psychologique. Et j’ai gagné. »

Ils tirèrent depuis les toits voisins, avec des fusils de chasse, sur la foule désarmée. Comme ils ont fait en Libye, comme ils ont fait en Égypte, et comme ils le font en Syrie.

Maintenant vous l’avez compris. Gene Sharp était là, en pensée. C’est lui qui a enseigné à Butkevicius comment vaincre, « en transférant la bataille sur le plan psychologique ». Dommage que le long de cette route, 22 personnes innocentes aient trouvé la mort. Mais « devant l’Histoire », que pourront bien nous raconter nos [chers] défenseurs des droits de l’Homme ?

Le livre de Sharp doit donc être lu avec un éclairage un peu différent. Et sous cet éclairage, c’est une œuvre absolument géniale. Elle a été écrite précisément pour les jeunes générations, qui sont désormais privées de toute mémoire historique, et sont homologuées, standardisées par la télévision, prises au piège des réseaux sociaux, qui n’ont jamais fait de politique, et qui sont vierges de toute forme d’organisation. C’est pour cette raison que le livre est écrit dans un style d’une simplicité déconcertante, pour pouvoir être compris par l’adolescent ou l’adolescente du collège : pour les familiariser avec les luttes politiques et psychologiques rendues possibles par les temps modernes, mais de telle façon qu’ils ne soient pas en mesure de comprendre ce qu’ils sont en train de faire ni pour qui ils le font. C’est un manuel pour organiser la « subversion de l’intérieur », dans tous les pays autres que ceux d’Amérique et d’Europe ; pour armer, avec la « non-violence » les cinquièmes colonnes qui doivent faire tomber les régimes réfractaires au « consensus de Washington ».

Cette opération a un seul « talon d’Achille ». Que l’on pourrait voir comme un phare dans la nuit si l’on pouvait écarter cet épais rideau : l’axiome indiscutable que « nous sommes la démocratie ». Nous comprendrions immédiatement que la rébellion « non violente » suggérée par Sharp, pourrait parfaitement être retournée contre nos propres oppresseurs « démocratiques », qui ont transformé la démocratie en une cérémonie manipulatoire et vidée de tout sens. Nous pourrions nous aussi mettre à profit tous les conseils de Sharp : ridiculiser les fonctionnaires du régime, organiser des marches, boycotter certains produits, mettre en place la contestation généralisée et la désobéissance civile. En réalité, à bien y réfléchir, merci M. Sharp, mais nous le faisons déjà. Sauf que pour nous soutenir, nous n’avons pas l’argent de l’Amérique. Et nous pouvons, nous aussi, comme le fait Sharp, citer le député irlandais Charles Stewart Parnell (1846-1891) « Unissez-vous, mettez les plus faibles entre vous, organisez-vous en groupes. Et vous vaincrez. » Mais notre démocratie est bien plus sournoise que les dictatures. Et nous devons savoir que, lorsque nous commencerons à l’abattre, pour en construire une vraie, en revenant peut-être [aux valeurs] de notre Constitution, nous n’aurons absolument aucune aide de l’extérieur.



Giulietto Chiesa

Article original en italien :
http://www.megachip.info/tematiche/democrazia-nella-comunicazione/7755-come-si-abbattono-i-regimi.html

Traduction GV pour ReOpenNews


Giulietto Chiesa est un journaliste et homme politique italien. Il fut correspondant de presse d’El Manifesto et d’Avvenimenti, et collaborateur de nombreuses radios et télévisions en Italie, en Suisse, au Royaume-Uni, en Russie et au Vatican. Auteur du film "Zéro – Enquête sur le 11-Septembre" et de divers ouvrages, il a notamment écrit sur la dissolution de l’URSS et sur l’impérialisme états-unien. Ancien député au Parlement européen (Alliance des démocrates et libéraux, 2004-2008), il est membre du Bureau exécutif du World Political Forum. Il vient également d’écrire l’ouvrage "Barack Obush" et d’éditer une 2e version du livre Zero à l’occasion du 10e anniversaire des attentats du 11/9 (Zero 2 – Le Pistole Fumanti dell’11 settembre) et a fondé une organisation politique "Alternativa" qu’il promeut au travers notamment de la télévision Internet PandoraTV.

Notes ReOpenNews :

Leonardo Sciascia : Député européen et romancier italien. Romancier, nouvelliste, critique et polémiste, auteur de pièces de théâtre, éditeur, Sciascia devient vraiment un personnage incontournable des scènes culturelles et politiques internationales à compter de la sortie de son essai ‘L’ Affaire Moro’ en 1978. Source http://www.evene.fr/celebre/biographie/leonardo-sciascia-5001.php
Le livre de Gene Sharp est paru en France chez Flammarion sous le titre "De la dictature à la démocratie"
Reporters Sans Frontières : Voir l’article du Grand Soir : "L’UNESCO exclut Reporters Sans Frontières, affiliée à la CIA, pour ses "méthodes de travail" controversées"
Otpor : le mouvement qui fit tomber Slobodan Milosevic, largement inspiré des théories de Gene Sharp
Hic Rhodus, hic salta (Voici Rhodes, saute !). La phrase se trouve dans une des fables d’Ésope, où un athlète vaniteux assure qu’il a fait un saut extraordinaire alors qu’il était à Rhodes, et ajoute qu’il peut produire des témoins ; à quoi l’un de ses auditeurs réplique qu’il n’est pas nécessaire d’interroger des témoins : il suffit qu’il refasse le saut là où il est.

Monday, March 5, 2012

ENTRETIEN AVEC CHRISTOPHE WARGNY


N°7: Entretien avec Christophe Wargny
Les français dialoguent avec les haïtiens qui leur ressemblent
Christophe Wargny
Fort-de-France, avril 2004; de droite à gauche:
Christophe Wargny, Gary Victor, Wesner Morency, Jean Métellus et son épouse, Rodney Saint-Eloi et Jean-Durosier Desrivières

Nous sommes le 28 avril 2004, à Fort-de-France, au Squash hôtel. Christophe Wargny doit libérer sa chambre dans quelques minutes et prendre l’avion dans moins de deux heures. Et pourtant: l’air détendu, dispos, l’ex-conseiller d’Aristide s’expose au feu nourri de mes questions. L’auteur du fameux titre Haïti n’existe pas1 explique avec précision, voire concision, sa véritable intention. Provocateur au juste propos, il dénoue les liens qui l’attachaient au président déchu.
Jean-Durosier Desrivières: Le titre de votre dernier ouvrage, Haïti n’existe pas, c’est carrément de la provocation?
Christophe Wargny: L’ouvrage a un sous-titre qui est 1804-2004: deux cents ans de solitude. J’avais pensé que c’était provocateur au début, mais finalement, en y réfléchissant bien, je ne me trouve pas si provocateur que ça. Je pense que la France a empêché ce pays d’exister quand il est devenu indépendant, puisque c’était un accroc insupportable à l’épopée napoléonienne. Pour les occidentaux, c’était insupportable: une République nègre qui bat l’armée la plus puissante du monde. Et puis tout au long du XIXe et du XXe siècle, par différents moyens, on a absolument empêché ce pays d’exister.
Dans ce livre, vous parlez de ceux qui ont construit leur réputation sur le dos d’Haïti. Comment construire sur une entité inexistante?
Il y a eu deux phénomènes peut-être complémentaires: d’un côté, effectivement, empêché ce pays d’exister, occulter son histoire; et quand par malheur, pour nos gouvernants, cette histoire arrivait à émerger, on a toujours donné d’Haïti la pire réputation qui soit. Souvent il n’y avait pas de réputation à donner, dans la mesure où on avait fait l’impasse comme on fait dans les manuels scolaires. Par exemple, comme le font la majorité des fictions qui existent chez nous. Donc le pays n’existe pas. Quand par hasard il existe, on ne retient jamais d’Haïti – disons pour la majorité des Européens – sa culture par exemple. Qu’il s’agisse de sa peinture, sa littérature, cela, on le retient très peu. Par contre, on retient la violence qui sévit dans le pays.
Ne craignez-vous pas d’être pointé du doigt comme étant celui qui fait le jeu des néocolonialistes?
Non, je pense plutôt à l’inverse. C’est vrai que mon livre s’adresse surtout à l’opinion occidentale. Le but est de lui rappeler effectivement le rôle qu’elle a joué volontairement ou non, depuis deux siècles; et en particulier, le fait que notre développement à nous doit énormément à Saint-Domingue qui était la colonie la plus riche du monde. Ce développement-là s’est accéléré dans les deux derniers siècles, alors que Haïti, lui, a été maintenu comme un paria, a été le dernier à profiter de la richesse de sa propre île.
De nombreux haïtiens critiquent les étrangers qui s’érigent en spécialistes d’Haïti, après avoir passé seulement quelques jours au pays. D’après vous, serait-ce un faux procès?
Non, ce n ’est peut-être pas un faux procès. Je crois que ça peut jouer pour beaucoup d’autres pays. C’est vrai qu’il y a quelquefois une difficulté – en particulier quand on est dans un rapport de force, d’infériorité – à accepter le regard de l’autre qui vient d’un pays favorisé. Mais ceci étant, il y a peut être des journalistes qui sont apparus comme tels. Je ne sais pas s’il y a tant d’européens qui s’autoproclament spécialistes d’Haïti dans la période médiatiquement très agitée de février / mars [2004]. Ceux qui pouvaient répondre sur Haïti étaient assez peu nombreux, me semble-t-il. Alors ceci étant, il faut toujours être humble, en ce sens qu’il faut – ça les médias ne le font pas toujours – restituer son propre parcours à soi. Il faut effectivement dire qu’on n’est pas Haïtien, qu’on a connu Haïti dans telle et telle circonstance. Ça permet de relativiser le regard du soi disant spécialiste. Néanmoins il n’y a jamais de spécialistes impartiaux: il y a des gens qui ont suivi un itinéraire, une formation, et puis, à partir de là essaient de s’exprimer sur un autre pays.
Vous étiez conseiller d’Aristide. Outre l’entourage de ce dernier que vous aviez fréquenté assidûment, aviez-vous eu le souci d’aller vers les autres secteurs et de bien les connaître?
Je ne peux pas dire que je connaisse bien tous les secteurs. C’est vrai qu’être au palais national n’a pas fait de moi un créolisant particulièrement brillant. Ce n’était pas le meilleur lieu pour faire des progrès. Mais je pense que, à part ce que j’appellerais l’oligarchie, j’ai pu à peu près rencontrer tout le monde. J’ai profité de toutes les escapades possibles pour aller effectivement dans les petites villes, dans les mornes. Et je pense avoir rencontré tout le monde. Cependant je ne suis pas du tout sûr d’avoir compris tout le monde.
Pourriez-vous nous exposer votre analyse, votre façon tout au moins d’appréhender la déviance de cet homme dont vous étiez le conseiller?
Je pense qu’il a été globalement rattrapé par l’Histoire. Bien entendu, il y a eu des événements concrets comme le coup-d’Etat qui l’a chassé au bout de quelques mois et qui, bien sûr, modifie immédiatement la trajectoire, puisqu’il en fait une sorte de prisonnier des Américains. Ça le conduit donc à abandonner une partie de son programme: au moins économique et social. Ça, c’est une des raisons. Une autre: c’est qu’en Haïti on a le culte du chef, même dans un pays où théoriquement le président de la République n’a pas des pouvoirs très étendus. Mais l’entourage immédiat ou lointain renvoie au président l’image d’un chef qui doit tout décider et qui, au bout d’un moment, finit par croire qu’il sait tout, qu’il décide de tout. Ça signifie que l’entourage, petit à petit, se modifie. Ceux qui sont fidèles et courtisans tendent lentement à prendre la place de ceux qui sont davantage des militants, des compétents, qui ont des idées, mais qui éventuellement n’hésitent pas à dire au président leur désaccord. Donc, on sent l’entourage, petit à petit, se transformer et évoluer; et on entre à ce moment-là dans une sorte de cercle vicieux.
Au fil de vos rapports avec Aristide, aviez-vous pu déceler chez lui un tempérament de tyran?
Pas du tout dans la période où je l’ai le mieux connu, qui est la période de l’exil. L’avantage de cette période de l’exil, c’est qu’on était peu nombreux et qu’on avait des rapports assez intimes. C’est sûr que j’ai commencé à sentir, après le retour en Haïti, ce que j’appellerais les habitudes haïtiennes – c’est-à-dire toute la place qu’on donne au chef, à l’élu, avec un «E» majuscule – petit à petit, pervertissent le personnage. Et ça a été vrai pour beaucoup d’autres dans l’histoire d’Haïti. On pensait qu’Aristide, par ses origines et sa connaissance du peuple haïtien, pouvait être différent.
Etant dans les coulisses du pouvoir, vous ne sauriez ignorer les liens forts qui existaient entre Jean Dominique et Aristide. Pourriez-vous nous en dire quelques mots?
Alors, je n’ai pas assisté à leurs conversations quand elles ont eu lieu. Mais j’ai bien connu Jean Dominique, moins qu’Aristide bien sûr. Mais ce qui me paraît probable, c’est que Jean Dominique était un homme entier, direct. Et à un moment, probablement à partir du moment où Aristide n’est plus président, vers 1996, je pense que Jean Dominique a dû exprimer des critiques sur la déviation de Lavalas et sur le rôle – disons gentiment – ambigu d’un certain nombre de ses barons. Il ne s’est certainement pas privé de le dire et d’annoncer qu’il continuerait à le dire à la radio.
Votre engagement auprès d’Aristide s’est fait comment? Etait-ce un repérage?
J’étais engagé par Aristide lui-même. Je n’étais pas lié à la coopération française. Ce n’était pas un repérage, dans la mesure où j’avais écrit précédemment sa biographie, ou son autobiographie avec lui. C’est ensuite qu’il m’avait demandé si je voulais effectivement mettre ma plume à son service… Au point de départ, ce n’est pas Aristide lui-même, c’est un intérêt pour les pays les plus démunis du sud. C’était un de mes centres d’intérêt et j’étais, à ce moment-là, éditeur: j’ai publié beaucoup de livres là-dessus. Bon, c’était à la fois un pays où je voulais aller depuis longtemps. Il se trouve que ce pays-là était en effervescence après la chute de Duvalier et apparaissait un jeune leader. Je me suis dit que c’était une occasion unique. Au début, je ne savais pas du tout ce que j’allais faire autre qu’à le regarder ou écrire un ou deux articles. Puis, finalement, c’est devenu une biographie et l’histoire a continué.
Vous aviez eu foi en Aristide. Aujourd’hui, êtes-vous déçu, indigné, révolté…?
Disons, ce n’est pas maintenant que je me suis senti déçu ou frustré. C’est à la fin des années 90 où j’ai mesuré à quel point, allant d’erreurs en erreurs, il s’agissait plus d’erreurs, mais d’une véritable dérive. C’est vrai que ça m’a fait un petit électrochoc quand il est parti. C’est quelqu’un que je connaissais très, très bien. A la fin des années 90, j’avais bien mesuré que c’en était fini de l’expérience. Mais, disons plus que la fin d’Aristide lui-même, c’est la trahison d’un immense espoir, d’un grand nombre d’organisations, de gens qui jusque-là n’avaient pas souvent la parole, qui avaient mis tout leur espoir dans Aristide. Moi, je lui fais un double reproche: de n’avoir pas tenu ses promesses et d’avoir trahi l’espoir qu’il avait mis dans des gens qui jusque-là n’avaient jamais eu la parole.
Ne pensez-vous pas qu’aux yeux des grandes puissances étrangères, comme la France, Haïti ne serait qu’un vivier, au sens où la situation déplorable du pays les conforte et fait d’elles des gestionnaires de la misère, à travers tout type de coopération peu bénéfique au soit disant bénéficiaire?
On peut prendre les choses comme ça. Mais je ne suis pas sûr qu’il y ait eu, depuis une dizaine d’années, une vraie réflexion sur Haïti et la France. J’ai été plutôt agréablement étonné de voir que depuis quelques mois, avant même que la crise soit très aiguë, ce problème s’est trouvé posé. Le seul fait qu’il soit posé m’a paru un progrès par rapport au vide dans lequel on était.
Vous avez sans doute lu le rapport de Régis Debray2. Qu’en pensez-vous?
C’est vrai que je l’ai vu petit à petit se faire. Comme d’autres, j’ai été écouté, enfin, auditionné, comme on dit, par la commission. Il y a des gens que je connais bien à l’intérieur de la commission. Je m’attendais à plus de ce rapport. J’ai trouvé que l’idée était bonne. Puisque la France, ça lui permettait de sortir de cette occultation. L’idée était bonne, mais les propositions qui sont celles du rapport sont très décevantes. Disons, on n’y trouve pas une spécificité de la dette que la France a à l’égard d’Haïti. La France doit coopérer avec les anciennes colonies avec qui elle a une dette morale. Mais pour Haïti, il y a une dette en espèces sonnantes et trébuchantes. Et ce problème est tout à fait évacué du rapport. Ce qui l’affaiblit beaucoup.
Aristide avait réclamé la dette et un bon nombre d’intellectuels sont d’accord sur le principe. Or tout récemment (mars 2004), le gouvernement de Gérard Latortue a passé l’éponge en optant pour une franche collaboration avec la France. Vous dites quoi dans ce cas?
Je pense que l’un n’exclut pas l’autre. La France doit avoir des relations de coopération avec Haïti, mais il y a une spécificité qui est cette rançon qui a été exigée. On dit qu’aujourd’hui la France doit la restituer. Il faut bien sûr discuter des formes: s’assurer que cet argent-là servent réellement aux infrastructures absolument indispensables en Haïti. Mais la France doit faire un geste supplémentaire avec si possible un gouvernement crédible. Les réparations me paraissent évidentes. Alors, la forme qu’elles doivent prendre, le temps, tout ça est matière à négociation. Quel organisme doit gérer ça? Il y a là un problème spécifique. Et puis, la France a très souvent sur la scène mondiale un discours tiers-mondiste, mais qui se résume quelquefois au discours lui-même. Elle a là une très bonne occasion de montrer sa bonne volonté.
A part la question de la dette qui, selon certains, aurait poussé la France à faire semblant de s’impliquer davantage dans ce qui se passe actuellement en Haïti, pensez-vous qu’il y aurait un autre intérêt?
Je ne pense pas que la France, à la différence des Etats-Unis, ait beaucoup d’intérêts en Haïti. Elle n’a, à mon avis, pas d’intérêt économique, ni stratégique en Haïti. Son seul intérêt – quelque chose qui intéresse toujours nos gouvernants – c’est la francophonie ou les liens de la langue. Mais la France a assez peu d’intérêts. Finalement elle est un petit peu pilote de l’Union Européenne dans la région. Sa coopération pourrait être d’autant plus intéressante qu’elle pourrait être plus désintéressée que l’américaine.
Le pouvoir en Haïti – à différents niveaux – est le plus souvent maintenu ou guetté par des hommes jouissant du soutien de la France et issus des écoles françaises. Les manifestations des étudiants haïtiens à Paris lors des récents événements, vous le savez, étaient orchestrées par de grands ministères français. Ne devrait-on pas croire à une manipulation permanente?
Je ne sais pas s ’il y a manipulation, mais ce qui est sûr, c’est qu’il y a une tendance des gouvernements français à dialoguer spontanément avec les élites qui ont suivi leurs études en France et qui tout naturellement nous ressemblent davantage. Et je pense que ça a été la cause de beaucoup d’ambiguïtés dans le passé. Peut-être d’une certaine difficulté d’Aristide lui-même à dialoguer avec les Français, parce qu’il n’était pas de ce monde-là. Les Français reconnaissent ceux qui leur ressemblent et ont tendance à oublier complètement les autres. Régis Debray disait fort justement: c’est complètement incroyable qu’à l’ambassade de France il n’y ait pas un antillais parlant parfaitement créole et qui puisse être de plain pied avec les organisations de base où les gens ne parlent que créole. Donc, comme on ne parle que français, on parle avec les 15% qui parlent français et avec les autres les relations sont presque inexistantes. Un petit peu comme si pour la France, Haïti se résumait à ceux qui fréquentait le lycée français et que les autres n’existaient pas ou pas beaucoup.
D’Haïti, du peuple haïtien, que retenez-vous de positif?
J’étais en Haïti, il n’y a pas bien longtemps. J’étais frappé à la fois par le courage, la capacité de rebond, de trouver des solutions même avec des bouts de ficelles, pour arriver à faire face à la situation: à se nourrir, à rouvrir les écoles, etc. Il y a vraiment une capacité, de toujours, à faire face. Mais bien sûr, c’est à faire face pour maintenir la survie en Haïti. Ça, c’est le premier point. Ce que je retiens d’Haïti, et peut-être la chose qui m’avait frappé la première fois, c’est un pays où la lutte des classes est d’une violence extrême. Je ne l’ai jamais vue peut-être aussi dure qu’en Haïti, entre une toute petite minorité qui est non seulement immensément riche, mais qui est d’un mépris insondable vis-à-vis du reste. Aristide aurait sans doute pu faire quelque chose dans cette direction-là. Mais disons, douze ou quinze ans après, ça n’a pas changé.
Avez-vous pu appréhender ce qu’étaient réellement «les classes» en Haïti? Car vous savez, dans le contexte haïtien, ce n’est pas aussi évident.
Il s’agit d’une lutte des classes au sens général. C’est vrai qu’elle apparaît peu, sous forme de grèves ou de manifestations comme dans les pays développés. Mais elle apparaît comme une différence –et pire, dans certains cas – une acceptation des différences qui est terrible. C’est vrai que c’est peut-être les paysans qui quelquefois manifestent le mieux cette lutte des classes, puisqu’ils ont quelques syndicats. Mais ils n’ont pratiquement jamais obtenu satisfaction et ils ont peu d’espoir de le faire. C’est plutôt quand je vois les choses de l’autre côté que je me suis dit: il n’y aura jamais de pacte social, si ceux qui détiennent le savoir, les richesses et la plus grande partie de la surface de l’île, à un moment ne font pas un effort.
Enfin, Christophe Wargny, ne seriez-vous pas en train de vous construire une réputation sur cette Haïti qui n’existe pas?
Ça je ne peux pas le dire. C’est l’avenir qui le dira. Moi, j’ai essayé de participer relativement dans l’ombre pendant plusieurs années, à la construction d’une Haïti que j’espérais avec quelques autres. Il me paraissait aujourd’hui nécessaire – bien entendu j’ai choisi le moment du bicentenaire – de tirer les leçons. En plus, je suis un chercheur, donc je suis amené à me poser un certain nombre de questions. Mais je ne pense pas que ce sera une réputation. Après ce livre-là, je serais plutôt tenté par quelque chose qui ressemblerait à un roman ou bien une magnifique promotion des artistes de la Croix-des-Bouquets [Nord-est de Port-au-Prince] et de leur fer découpé.

Notes

  1. Christophe Wargny, Haïti n’existe pas, 1804-2004: deux cents ans de solitude, Paris, Editions Autrement, 2004.
     
  2. Régis Debray, Haïti et la France, Rapport à Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères, Paris, La Table Ronde, 2004.

Thursday, February 16, 2012

Une Syrienne, dont le frere a ete tue a Homs par des " opposants", temoigne


Une Syrienne, dont le frère a été tué à Homs par des « opposants », témoigne
Propos recueillis par l’écrivaine Nadia Khost

Le 9 fevrier 2012

Les citoyens occidentaux sont systématiquement désinformés sur la Syrie, comme hier sur la Libye ou sur l’Irak. Le 1er février, l’écrivaine Nadia Khost, a rencontré une Syrienne qui réside à Damas, originaire de Homs, et dont le frère a été kidnappé et assassiné à Homs. Le témoignage poignant qu’elle a recueilli décrit une réalité que l’ONU, Amnesty International, Human Rights Watch ignorent ou dénaturent. - (SC)

Opposants syriens
lourdement armés
 (AFP)

Mon frère, qui possède un négoce, déposait son épouse tous les matins à son travail. Les jeudis, vendredis et samedis, ils quittaient Homs pour se reposer un peu de l’ambiance tendue de la ville. Mon frère n’était pas mêlé à la politique ; durant la crise que connaît son pays il prenait soin de montrer sa neutralité.
Le 3 janvier 2012, il dépose son épouse à son travail. Après l’avoir quittée, il n’est pas revenu à la maison. C’était une des journées calmes, où il n’y a eu que 3 tués. Il fut l’un d’eux.
Un homme appelle chez lui et demande : « J’appelle chez (…) Qui êtes-vous ? »
Sa fille âgée de quinze ans répond : « Je suis sa fille »
L’homme lui dit : « Ton père a été tué, je l’ai trouvé étendu au sol à Bab Dreib ; je l’ai emmené au dispensaire à Bab Sba ; j’ai ses papiers et son téléphone portable que je vais faire livrer ». [1]
La fille appelle sa mère au travail et lui raconte ce que lui a dit l’inconnu. Sa mère accourt à Bab Sba accompagnée de plusieurs collègues. À l’entrée du dispensaire elle demande des nouvelles de son époux. On lui répond qu’il est mort. Elle entre, le voit mort, mais on ne lui rend pas le corps ; et jusqu’à présent on ne lui a toujours pas remis son acte de décès.
Ceux qui l’ont tué ont photographié le cadavre et publié sa photo sur Aljazeera en attribuant la responsabilité de sa mort à l’armée syrienne. Des informations contradictoires ont circulé sur des sites internet ; l’un disant qu’il était âgé de 60 ans ; un autre le qualifiant de médecin ; ou encore de chauffeur.
Apprenant la mort de son frère, sa sœur est accourue à Homs depuis Damas pour assister aux condoléances. À l’entrée de Homs, sur les deux côtés de la route, elle a vu des voitures de particuliers détruites par les bandes armées. Et dans tout Homs, jusqu’à la maison de son frère à Jourat Chayyah, - un quartier sous l’influence des rebelles - elle n’a pas vu de bâtiments pilonnés, comme le prétend l’opposition, la chaîne Aljazeera, et les médias occidentaux qui qualifient Homs de «  ville martyre ».
La sœur et l’épouse du mort ont accueilli les visiteuses venant présenter leurs condoléances, à la maison ; les condoléances des hommes ont eu lieu à la mosquée. La sœur s’est trouvée prise dans une ambiance étrange et insupportable. Les femmes répétaient, tout comme l’ont fait les hommes à la mosquée : « Nous vous félicitons de son martyr (sacrifice) ».
La sœur devait se retenir pour ne pas leur crier : Qui vous a dit qu’il s’est sacrifié !? C’est un homme qui a été intentionnellement assassiné par les bandes armées pour ensuite envoyer sa photo à des médias internationaux, en accusant le régime de l’avoir tuée. Là s’est vérifié le dicton : « Vous le tuez et vous suivez ses funérailles ».
L’épouse lui fait signe de ne pas trop en dire. Et là, elle constate que le drame majeur de la population de Homs est d’accepter le mensonge, en assurant qu’il reflète la réalité.
Parmi les visiteuses, elle a retrouvé des camarades d’école.
« Ne trouvez-vous pas qu’à Homs il y a des bandes armées qui tuent les gens ? » demande-t-elle.
«  Non », lui répond-t-on.
« Vous ne regardez pas les chaînes syriennes, ou la chaîne Aldounia ? »
« Non pas du tout ; nous ne regardons ni la chaîne syrienne ni la chaîne Aldounia [une chaine privée syrienne]. Tu devrais toi aussi regarder Aljazeera. »
Incrédule, elle persiste à les interroger sur des faits précis : «  Mais ce sont des bandes armées qui ont tué l’enfant Sari Saoud. N’avez-vous pas entendu la douleur de sa mère ? Elle a accusé les bandes armées de son meurtre… »
Elles répondent sans hésiter : « C’est le régime qui l’a tué ».
Elle insiste : « Zainab ALHOSNI, dont Aljazeera a montré les funérailles, accusant le régime de l’avoir tuée, ne savez-vous pas qu’elle est apparue par la suite sur les écrans de la télévision syrienne, vivante, montrant sa carte d’identité… ? »
Elles répondent : « Non, les forces de sécurité du régime l’ont tuée ».
Les visiteuses sont parties, une dernière est restée. La sœur de la victime lui demande : « Est-ce possible que toutes ces femmes ne sachent pas que les bandes armées sévissent à Homs ? »
La visiteuse lui répond : « Entre nous, il y a des bandes armées, mais ne dis à personne qu’on en a parlé ».
La sœur n’était pas seulement triste de ce qu’elle découvrait, mais révoltée et en colère. Elle m’a dit en revenant sur ces faits :
« J’ai détesté Homs, ma ville, j’ai détesté la conspiration qu’il y a, oui la conspiration…
L’épouse d’un marchand, voisin du négoce de mon frère, a raconté que son mari a accompagné le tué, pas à pas, après son assassinat et comment, alors qu’il était présent lors de la toilette du mort, il a assisté à la préparation à l’enterrement. Je lui ai alors demandé : « Comment as-tu appris que mon frère avait été tué ? »
Elle a répondu : « Au même moment, on a suivi cela sur internet. »
Nous étions étonnées. Cette femme analphabète suivait-elle internet ? Protégeait-elle les hommes armés qui ont tué son voisin, nous sommes-nous demandé ?
Autre élément troublant. Les traiteurs et magasins d’alimentation étant fermés, d’où venaient alors les plats cuisinés de viande et de riz ? (offerts lors des funérailles).
Ceux qui se taisent ne voient-ils pas que les bandes armées ont versé de la colle et du bitume dans les distributeurs de billets, pour que les gens ne touchent pas leurs salaires ? N’ont-ils pas compris que ces bandes détruisent le pays ? Les négoces sont fermés le travail des gens est paralysé, la vie commerçante est au point mort, les poubelles s’amoncellent sur les trottoirs, et les jeunes voyous armés se déploient autour des mosquées avant la prière du vendredi pour fabriquer une prétendue manifestation pacifique spontanée.
Ne croyez pas ces assassins qui prétendent vouloir des réformes et la démocratie ! Ce sont des voyous armés ! Ils allument une guerre confessionnelle, et plantent à Homs la haine contre d’autres villes syriennes, Damas, Alep, Latakié…
Leurs crimes, commis rien que dans ma famille, en témoignent. Ils ont tué mon frère, et le jeune cousin de ma mère, avec un de leurs obus ou mortier, alors qu’il était chez lui. Ils ont kidnappé mon cousin, et ne l’ont relâché qu’après avoir touché la rançon demandée : 3 millions de livres.
Entendez-moi bien : Je ne suis affiliée à aucun parti, je ne suis ni pro-régime, ni dans l’opposition. Je suis une citoyenne syrienne ; je comprends que la Syrie est en danger, que ses traditions morales et les relations simples et normales des gens entre eux sont en danger.
Ces opposants introduisent dans notre société des concepts nouveaux dont nous n’avons pas l’habitude : le sectarisme et la haine entre les villes qui signifient déchirement de la Syrie ; ils menacent notre Histoire et notre existence. »
Ici se termine le témoignage que nous a livré cette femme à Damas le 1er février 2012.
Cette femme voilée nous a raconté - au travers de son expérience douloureuse - ce que racontent, par leur cris, toutes les femmes syriennes voilées ou pas, lors des manifestations pacifiques à Damas ou dans d’autres villes syriennes. Elle a répété leurs mots, - qui étaient, après tout, ses mots à elle - sincères, du fond du cœur. Ce sont les mots des Syriens, hommes et femmes. Des mots issus de la douleur de la mort de son frère, issus de sa douleur personnelle à la vue de ce que Homs, sa ville d’origine, est devenue, désormais soumise à la terreur et aux atrocités d’hommes armés dont ils occupent des quartiers en pratiquant le lavage de cerveau sur leurs habitants.
Dans le contexte traumatique entretenu par cette « démocratie armée » qui répand la terreur, nous ne pouvons pas divulguer le nom de la femme qui témoigne ici, ni celui de son frère, pour ne pas exposer ses enfants et son épouse, à un enlèvement ou un assassinat.
Nous gardons le nom du frère disparu, pour le livrer à ceux qui, plus tard, jugeront les assassins.
Dr Nadia KHOST
2 février 2012

Post scriptum
Le témoignage poignant que Nadia Khost a recueilli décrit une réalité que les journalistes de nos radios, télévisions, et presse écrite se refusent obstinément à reconnaître en reprenant sans examen comme véridiques les massacres attribués par l’opposition uniquement aux forces de sécurité de Damas. Ainsi que le nombre de tués et de blessés livrés par un douteux « Observatoire syrien des droits de l’Homme », basé à Londres, financé et créé à des fins de propagande par des États du Golfe et des Etats occidentaux. Ce qui revient à soutenir, au moins passivement, les gouvernements qui, sous couvert de « démocratisation » et de « protection des civils », attisent cyniquement - dans ces pays qui, comme la Syrie, échappent à leur influence - tous les germes de division, sans la moindre considération pour les malheurs qui vont en résulter pour les populations concernées.
Les envoyés spéciaux ne parlent jamais de l’angoissante réalité des Syriens tétanisés par la peur de ces gangs armés qui kidnappent, torturent, rançonnent, tuent leurs père, fils, cousin, et les soldats qui viennent à leur secours ; horrifiés quand ils reconnaissent un parent parmi les cadavres mutilés montrés sur Aljazeera ou Alarabya, et entendent les véritables assassins dire que les auteurs de ces atrocités « sont les soldats de Bachar el-Assad. »
C’est de cette dure et invraisemblable réalité que parle ce témoignage. Il conduit à comprendre que ce n’est pas l’armée régulière du gouvernement el-Assad qui fait le plus de mal au peuple syrien. Et à s’interroger sur les biais et la responsabilité de journalistes qui se contentent - intentionellement ou pas - de répéter ce que disent ces « opposants » armés qu’ils présentent en «  libérateurs ».
Silvia Cattori
7 février 2012
Traduit de l’Arabe par Rim (le 6 février 2012) pour le site silviacattori.net.
L’écrivaine syrienne Nadia Khost — auteur de nombreux ouvrages, d’essais, et de nouvelles portant sur l’histoire, l’architecture, la conservation et la protection du patrimoine de la Civilisation Arabe — vit à Damas.
 
[1] Les quartiers de Bab Sba et Bab Dreib sont sous le contrôle des groupes armés opposés au gouvernement.

Tuesday, February 14, 2012

HAITI-DUVALIER


Haiti-Duvalier
Pour lui, pour elle et pour eux, pour tous nos enfants...

Magali COMEAU DENIS
Aux Casernes Dessalines, sises au Palais National, à quelques mètres des bureaux et appartements privés du Président à Vie Jean-Claude Duvalier et de son épouse. 1982. La salle est sombre. Un grand bureau. Dessus, parfaitement rangés, une feuille blanche, un crayon, un revolver, une lampe dont la faible lumière permet à peine de reconnaitre les visages des trois hommes assis derrière le bureau. Au centre, trône le Docteur Roger Lafontant, Ministre de l’Intérieur et de la Défense Nationale, affable, accueillant, il tangue en faisant tournoyer son fauteuil. A sa droite et à sa gauche, immobiles, le visage fermé, se tiennent Emmanuel Orcel et Albert Pierre dit Ti Boulé, colonels des Forces Armées d’Haïti. La Commission d’Enquête Spéciale de Jean-Claude Duvalier. Des haut-parleurs diffusent des enregistrements de hurlements d’un homme qu’on torture et qui supplie grâce, pitié. Deux gardiens accompagnent le prisonnier menotté, l’installent au milieu de la salle sombre, saluent militairement les trois hommes et quittent la pièce.
- Vous êtes bien Hervé Denis ?
- Je suis Hervé Denis.
- Nous sommes désolés pour les menottes, Monsieur Denis. Vous pourriez mal réagir, elles sont seulement pour vous protéger contre vous-même… Donc, vous êtes bien le Hervé Denis qui a vécu plus de 20 ans en France, n’est-ce pas ?
- 21 ans.
- Vous êtes restés très longtemps, trop longtemps à l’étranger. Vous avez perdu vos réflexes. Nous comptons bien au cours de cette conversation vous redonner vos réflexes d’Haïtien. Car vous êtes devenu un étranger, n’est-ce pas.
- C’est-à-dire ?
- C’est-à-dire que vous n’avez pas peur, professeur Denis. Vos cours à la Faculté en sont la preuve, nous en détenons les enregistrements. Nous allons d’ailleurs en réécouter et analyser des extraits en votre compagnie. Vous n’avez pas peur ! Le tract sur la Première Dame en mal de vedettariat, le Président débile léger, c’est bien de vous n’est-ce pas ? Non non, ne niez pas, vos amis vous ont déjà dénoncé ! Vous n’avez vraiment pas peur ! Mais vous n’êtes pas responsable de vos réflexes, n’est-ce pas ? De même que vous n’êtes pas responsable de votre mémoire, n’est-ce pas ? C’est à nous de faire notre travail. Avec vous, cela en fait beaucoup. Car il nous faut vous redonner vos réflexes et en même temps vous apprendre à oublier. A rayer de votre mémoire les techniques de déstabilisation d’un régime que vous avez apprises aux événements de mai 68 en France. Oui oublier tout cela, professeur, et en même temps, ne plus jamais, jamais, oublier d’avoir peur, professeur Denis.
C’est alors que le signal fut donné, un coup sec du crayon sur le bureau, côté gomme. Et qu’est arrivé de l’arrière, de quelqu’un qu’il n’avait pu voir en rentrant dans la salle sombre et qui se tenait derrière lui, le premier coup à la tête, du côté gauche. Un silence, savamment dosé, suivit. Le temps pour ses bourreaux de le laisser revenir de son étourdissement et de le remettre en conditions de répondre à leurs questions, mais, pour lui, le temps de savoir que sa tête n’avait pas explosé, de se sentir vivant, pour lui, surtout, le temps de prendre la mesure de ce qui lui arrivait, rester en vie, ne pas passer du crayon au revolver, rester en vie, résister, obtenir victoire sur cette soudaine et terrible envie d’uriner. Cela devait durer ainsi, pendant quatre heures trente, rien qu’à la tête, et toujours du même côté de la tête…
Jean-Claude Duvalier, revenu à Port-au-Prince, a exprimé vendredi dernier sa « tristesse » envers ceux qui se « reconnaissent victimes » de son régime. C’est un homme qui ne regrette rien qui a parlé. C’est un homme qui n’a rien appris - ou a bien appris - de ses vingt-cinq ans en terre de « vieille démocratie » qui s’est adressé avec arrogance à la « jeunesse de mon pays ». Pour n’avoir jamais été inquiété. Pour s’être félicité des multiples fins de non-recevoir réservées, depuis 1986, aux tentatives du « Comité pour Juger Duvalier » pour le traduire en justice par-devant les tribunaux français. Pour avoir pu se réjouir des photos récentes qui circulent sur internet de son ex-première dame Michèle Bennett Duvalier en compagnie respectivement de Jacques Chirac, de Bernadette Chirac, de Dominique de Villepin, tous trois souriant ostensiblement, regard tourné vers la caméra, incivilement heureux de cette compagnie. Ou encore, ou pire, de celles indécentes, obscènes, depuis son retour, des amis, cousins, frères de ses propres victimes venus l’acclamer… Pour, enfin, détenir les garanties octroyées par le règne permanent et sans partage de l’impunité consacrée autant par les gouvernements qui lui ont succédé que par la société haïtienne elle-même.
Dans le déni total des souffrances qu’il a infligées hier et des douleurs qu’il attise aujourd’hui, nous frappant ainsi de la double peine, Jean-Claude Duvalier, serein, est cet homme qui en appelle à la réconciliation nationale, qui attend donc de ses offensés qu’ils lui octroient ce que lui ne daigne pas leur demander, le pardon. C’est cet homme qui aurait pu au moins dire sa reconnaissance envers la population haïtienne pour les libertés conquises au prix le plus fort dont il jouit aujourd’hui, que ses défenseurs et lui-même peuvent revendiquer grâce à la détermination du peuple citoyen qui, en s’affranchissant en 1986 de son emprise féroce, l’a libéré lui de sa propre peur, celle qui a servi de fondement à cette dynastie de près de trente ans.
Car la terreur répandue ne l’était pas pour elle-même ou pour satisfaire un quelconque sadisme des sbires du régime, même quand elle a pu représenter pour certaines et certains, individuellement, une jouissance collatérale. Cette terreur était pour distiller la peur, en imprégner tout un peuple pour le déshumaniser, l’annihiler, pour mieux l’asservir, et s’enrichir, et se perpétuer. C’est à cela qu’ont servi, au règne du père et du fils, les obligations faites aux directeurs d’école et aux instituteurs d’accompagner leurs élèves en uniforme, des enfants, au cimetière de Port-au-Prince, pour assister aux séances d’exécution de rebelles. C’est à cela qu’ont servi les parades d’exhibition des têtes coupées de ceux qui avaient osé, toujours présentés à l’opinion comme des « communistes apatrides », mots de passe garantissant la bénédiction renouvelée de l’Occident chrétien. C’est à cela qu’a servi la milice omniprésente, dans les rues, dans les foyers, qui épie, espionne, dénonce, kidnappe, viole, vole, pille, emprisonne, torture, assassine, engendrant une génération du murmure et du chuchotement, au pays du poète Anthony Phelps, « à la saison si triste qu’il est venu le temps de se parler par signes ».
C’est à cause de tout cela, de cette violence inédite, qu’ils sont partis par milliers, volontairement ou de force, vers l’Afrique, l’Amérique du Nord, l’Europe, nos agronomes, nos médecins, nos agriculteurs, nos professeurs d’universités, nos instituteurs, provoquant cette rupture dans la transmission des savoirs. C’est parce que nos arbres ne devaient pas servir d’abris aux rebelles qu’ils ont été abattus, aggravant la détresse de notre environnement. Que nos égouts ont été volontairement obstrués pour prévenir leur usage par une éventuelle guérilla urbaine, rendant notre capitale plus insalubre.
La dictature fut totalitaire, le désastre total.
Aujourd’hui encore, comme depuis 1986, les puissances « amies » d’Haïti, fidèles à elles-mêmes, relayant le discours des offenseurs ou banalisant le crime, invitent ce pays, comme si la mémoire faisait obstacle au progrès, à « ne pas revenir sur le passé, car il faut se tourner vers l’avenir, il faut de toute urgence s’atteler à cette reconstruction, il faut… il faut. » Les mêmes ne s’offusqueraient-elles pas d’entendre professer l’oubli de la Shoah ? Y aurait-il des discriminations jusque dans la reconnaissance des violations des droits de la personne humaine ?
Aujourd’hui, encore, comme souvent dans notre histoire de peuple offensé, nous sommes seuls de ce côté vertueux de la barricade, à réaffirmer notre foi dans la vraie démocratie, celle qui ne sait pas cheminer sans la vérité et la justice sous toutes ses formes, celle qui ne s’accommode pas du processus électoral infâme de 2010 ovationné par les mêmes « amies ». Celle qui sait prendre le temps et la tendresse nécessaires pour panser les blessures des hommes et des femmes, car après tout, c’est bien à leur bonheur qu’elle aspire.
Mon pays ne donnant pas encore droit au repos, la lutte donc continue. Elle nous somme, pour que nous en sortions victorieux, de choisir clairement notre camp. Mais aussi nos compagnons de route, d’ici et d’ailleurs, car ce sont les démocrates qui font exister la démocratie, et non l’inverse.
Magali Comeau Denis
Ancienne ministre de la culture, comédienne
Port-au-Prince, Haïti

Wednesday, February 1, 2012

Haiti: " Diplomatie d'affaires ou diplomatie d'affairisme"

Haïti, « diplomatie d’affaires ou diplomatie d’affairisme »

« On a toujours l’impression de ne pas être au bon endroit à Davos, qu’une réunion plus intéressante a lieu quelque part dans un hôtel, et que c’est la qu’on devrait être. Comme si le vrai Davos se déroulait en secret quelque part ».
(Steve Case, fondateur de AOL)
Par Joël Léon

La chaudière de la politique haïtienne ne cesse de bouillonner tout au long du mois de janvier. D’après tous les indices, le mois de Février se coulera dans le même climat. Entre-temps, les rumeurs les plus folles circulent a flots dans le pays et la diaspora d’Haïti sur cette épineuse affaire de nationalités multiples. L’exécutif semble, en apparence, bien sur, ne s’en foutre pas mal.
Pendant la fin du mois de janvier, six membres du gouvernement se trouvent à l’étranger. Le ministre des affaires étrangères, Laurent Lamothe, se trouve en France accompagné du ministre du tourisme, Mme Stéphanie Balmir, celui du commerce, Mr Wilson Laleau, et de la coopération externe, Mr Herve Day. Sans oublier le chef de cabinet de Mr Lamothe, Ady Jean Gardy, et du directeur général, Mr Nixon Myrthil. Tout ce beau monde était à Paris à la tête d’une forte délégation, incluant de nombreux hommes d’affaires haïtiens, conduite par le chancelier Laurent Lamothe. D’un autre coté, le ministre de l’agriculture, Herve Docteur, se trouvait au Salvador et Costa Rica et le premier ministre en république Dominicaine. Donc, 6 membres de l’exécutif parcouraient les artères du monde presque simultanément.
Le président lui-même, toujours dans sa tradition de pigeon voyageur, était en Suisse, à Davos, pour participer au 42e forum économique mondial. D’après un article d’Andrew Ross Sorkin publié dans « courrier international », dans lequel l’auteur a amplement expliqué le système mis en place incitant à débourser fort pour se frayer une place là-bas (courrierinternational.com). Un séjour à Davos est particulièrement exorbitant. De façon très modérée, ce voyage du président Martelly doit coûter dans les 3 millions de dollars américains. En échange de quelles retombées ! Steve Case, le fondateur de l’AOL, confia à Andrew Ross Sorkin que « on a toujours l’impression de ne pas être au bon endroit à Davos, qu’une réunion plus intéressante a lieu quelque part dans un hôtel, et que c’est la qu’on devrait être. Comme si le vrai Davos se déroulait en secret quelque part ». Le président Martelly, a-t-il été au vrai Davos ?
A Davos, le président entendait faire la promotion d’Haïti en implorant les investisseurs à venir exposer leur argent dans le pays. Il n’y a rien de mal dans la démarche de convaincre qui de droit à introduire des capitaux frais dans l’économie stagnante du pays. Cependant, les investisseurs ne sont pas des donateurs, ils investissent leurs capitaux dans l’unique fin d’accumuler le maximum de profits possibles. Martelly compte les persuader en donnant l’assurance de la justesse de son plan à combattre la corruption, à partir d’un prétendu schéma mis en place pour éliminer ce fléau. Ce que le président ignore, le capitalisme n’est pas vertueux, puisque sa fonction première est de faire de l’argent, d’autant que « Le capitalisme a pris naissance dans le sang et la sueur ».Donc, les investisseurs ne s’intéressent pas vraiment au discours pompeux de lutte contre la corruption. Il faut de préférence une autre stratégie, celle-la ne marchera pas. Ainsi, Cette semaine, les autorités Birmanes décident d’accorder aux investisseurs étrangers 8 ans d’opération dans le pays sans payer de taxes. Voila ce que les investisseurs veulent entendre, pas des chignons ou des bonnes intentions.
Sous couverts de « diplomatie d’affaires », tous les ministres du gouvernement haïtien font le tour de la terre. Ma grand-mère, feue Hernoce Clé, parlerait d’un gouvernement « laviwon dede ». L’administration de Martelly respecte la tradition comme tous les autres gouvernements avant lui. C'est-à-dire, avant d’accéder au pouvoir il avait vilipendé tout le système de fonctionnement de l’état, juste pour mieux le reproduire à son tour. C’est typiquement le politicien. L’exécutif actuel opère par des slogans. Aujourd’hui, ce qui est sur toutes les lèvres en Haïti, c’est une question de « diplomatie d’affaires ». On le répète si souvent, parfois on se perd sur la vraie signification du thème pour le gouvernement haïtien. Spécialement Laurent Lamothe, chancelier haïtien, mais se comportant plus souvent en premier ministre. Lorsqu’on considère les sorties internationales et les communications publiques du chef de la diplomatie haïtienne, on se rend compte de plus en plus qu’il a instauré dans le pays une diplomatie d’affairisme plutôt qu’une diplomatie d’affaires.
La politique étrangère du gouvernement haïtien n’est pas bien inspirée et ne relève en soi aucun temps fort haïtien conformemnt a l’histoire nationale. C’est la mendicité qu’on n’a jamais fait l’expérience auparavant. Le discours du chancelier est routinier. Il n’y a aucune substance spécifiquement émanée d’une pensée haïtienne. C’est le verbe dans toute sa vacuité. C’est ce qui arrive quand on catapulte dans la diplomatie un revendeur de téléphones. Il se déplace quand il faut consolider. Il s’exprime quand le silence est nécessaire. Il rit quand il faut être serein. En filigrane, il est frappé par la luxure de l’ignorance. Car, en dépit de tout, « la diplomatie reste une science bourgeoise ». Elle a une forme, un couloir, une langue et surtout de l’élégance. La vocifération ou la tempête est anti-diplomatique.
La diplomatie d’affaires n’est pas efficace sans industrie, production, banques etc. D’ailleurs, l’initiative est boiteuse au départ. On ne peut initier une politique profonde pareille sans l’organisation de plusieurs conférences ayant pour objectif d’harmoniser tous les secteurs liés aux affaires en Haïti. Ensuite, il faut un personnel diplomatique approprié. Donc, il faut introduire cette nouvelle politique dans les mœurs des traditionnels diplomates haïtiens qui battent tous les records de l’inaction. Marcel Duret, l’ancien ambassadeur d’Haïti au Japon, fut le seul exemple digne d’un diplomate actif qui coordonnait activités officielles d’état et quête d’investissements pour Haïti en une unité stable et harmonieuse. Ou est il ?
Laurent Lamothe n’est pas qualifié pour conduire la diplomatie haïtienne. Il occupe la fonction du fait qu’il fut le principal financier de la campagne électorale et ami personnel du président. De douteuse réputation, ce qui est commun à tout affairiste, Laurent Lamothe n’inspire pas confiance. Il n’a pas l’expérience nécessaire qu’exige la triture diplomatique. A dire vrai, il a beaucoup voyagé dans le monde, mais c’était pour écouler sa marchandise téléphonique. Le placer au sommet de la diplomatie haïtienne est une aberration.
D’ailleurs, Cheik Yerim Seck, un Sénégalais a décrit Mr Laurent Lamothe comme « Cet Haïtien de 39 ans, installé dans un château à Cape Town, qui se déplace en Maserati dans les artères de cette station balnéaire sud-africaine et voyage en jet privé… ». Un homme habitué avec un train de vie pareil, très orienté vers le business, placé à la tête de la chancellerie haïtienne est un jeu dangereux. Probablement, s’est il placé dans cette position pour récupérer l’argent investi dans son poulain lors des élections présidentielles ? L’avenir dira le reste !
Pour écrire ce papier, je me suis entretenu avec un vétéran de la diplomatie haïtienne. Pour lui, aujourd’hui la diplomatie haïtienne n’existe pas. On a tout simplement une bande d’affairistes et de coquins qui ont kidnappé la chancellerie haïtienne. Parlant de Laurent Lamothe, il dit : « qu’il n’a ni le look, ni les pas d’un diplomate ». Pour lui, nous vivons un période temporaire d’une grande pitié internationale due au tremblement de terre qui ravagea le pays en 2010. Cette période terminera bientôt, la real politique internationale resurgira. Ajouter a tout cela, il y a la dure réalité de l’économie mondiale. Ce diplomate pense que les accapareurs gagneront gros, mais la tradition dessalinienne de la diplomatie haïtienne souffrira pendant des années.
Ces « rookies » de la politique ignorent la réalité internationale dans laquelle vit le pays. Haïti est un état toujours en guerre depuis la proclamation de l’indépendance, il y a 208 ans. Ils négligent les balises léguées par les pères fondateurs de la nation. « Le pays de Jean Jacques Dessalines et d’Alexandre Pétion doit être du cote des faibles et des persécutés ». Donc, nous sommes hérité d’une mission sacrée. L’abandonner c’est nous aliéner, c’est disparaître. Il n’y a pas de miracles en histoire. Il y a un destin irréversible. On peut le ralentir, mais jamais l’arrêter. Ce discours est trop compliqué pour les assoiffés de richesses matérielles faciles. Ils couvrent le roi d’un manteau de mendiant, et ses pas restent ceux d’un souverain. Haïti survivra !
La stratégie de la diplomatie des affaires de Lamothe est simple, embrigader des investisseurs en Haïti. Par contre, il n’a rien offert en termes de substance, si ce n’est l’avantage que procure la loi HOPE a faciliter l’entrée au marché américain. Qu’en est il de nos artisanats, notre peinture primitive/naïve, nos plages, nos arts plastiques etc. ?
Les multiples voyages à l’étranger des membres de l’exécutif exaspèrent plus d’un dans le pays. Cette « diplomatie d’affaires » mal conceptualisée et structuree fait tourner la tête dans le pays. Des interrogations pleuvent sur les réelles intentions de Laurent Lamothe. N’est-t-il pas entrain de promouvoir lui-même en guise d’Haïti. Le voyage a Davos était il nécessaire, quand il a coûté plus de 3 millions de dollars aux haïtiens. De toute évidence, Laurent Lamothe n’est pas l’homme de la situation, lorsqu’il pense pouvoir tout transformer en marchandises. Y compris l’âme précieuse d’Haïti. Peut être c’est le temps de demander a l’équipe dirigeante de cesser toutes activités et de remettre les clés.


Joël Léon

Tuesday, January 31, 2012

HAITI'S "DEMOCRATIC DICTATORSHIP": BILL CLINTON IS COMFORTABLE SHAKING HANDS WITH "BABY DOC" DUVALIER


HAITI'S "DEMOCRATIC DICTATORSHIP": Bill Clinton is comfortable shaking hands with "Baby Doc" Duvalier - Why?

By Jean Saint-Vil

Global Research, January 28, 2012

A young Haitian called me the other day insisting that I help him deal with the disturbing photograph he had just seen on the internet. By then, my friend had realized that it was not a photoshop manipulated fake image. Thus, he wanted to understand why former U.S. President, William Jefferson Clinton was smiling and shaking hands with Jean-Claude Duvalier in Titanyen....on January 12, 2012, at the very site where mass graves were dug to pack hundreds of bodies of men, women and children who were murdered by Jean-Claude Duvalier and his infamous Tonton Macoutes - over the course of 3 decades of a notoriously brutal dictatorship. I tried then to help my young friend....but, now, having had a few more days to deal with my own shock, I would like to share further insights on the matter, via this forum thread.


http://www.youtube.com/watch?v=CPIwP-T-PpM&feature=related
(Warning: contains graphic video of brutality under U.S. sponsored Duvalier dictatorship)




President Michel "Sweet Mickey" Martelly and his wife greet former Haitian dictator Jean-Claude "Baby Doc" Duvalier
at a ceremony to commemorate the earthquake that struck Haiti two years ago. Duvalier is under orders not to leave the
capital of Port au Prince before he stands trial for crimes against humanity including political murder and torture.
(note: Bill Clinton is in background with jaw agape as Martelly greets Duvalier).

So, I reckon...

They know exactly what they are doing: "shock and awe"! Clinton's fake humanitarian persona is something the US creates for its former presidents to help them achieve strategic political and economic goals. Back in 1990, following the first democratic elections, the late great Antoine Izméry - a Haitian of Palestinian descent whose courage and patriotism needs to be emulated in our time, informed the nation that the U.S. sent their former president Jimmy Carter to Haiti to try to convince the candidate who had fairly and squarely won the election (by a wide and indisputable margin) to relinquish his right to be sworn in as President of Haiti and to let the U.S. puppet of the day take over instead. Jimmy Carter's well-financed "humanitarian" identity is what they banked upon to have such blatant imperialist, racist and frankly barbaric intervention pass without suspicion. The Haitian people resisted then and are still paying the price now (References: http://www.iacenter.org/haiti/carter.htm http://en.wikipedia.org/wiki/Antoine_Izméry The model is still being used today with Monica Lewinsky's friend. Somehow, this white man has more credibility, more moral standing than 10 million Haitians, among whom not a single woman or man could be found worthy of heading a so-called Haiti Reconstruction Fund. Somehow, Monica's friend is deemed more "trustworthy"!? This is what some term the "TARZAN syndrome". Unfortunately, even so-called leftist white activists sometimes fall into that trap of wanting to speak for or on behalf of full grown black men and women who simply want and deserve their solidarity (not paternalist obstruction) in a just cause. But, often times, the white activist simply cannot bring himself or herself to follow directions from non-whites - even when the issue they are dealing with concerns the lives, the experiences of non-white people, they prefer to create a ghetto of their own and echo their own voices.

See also: Has Sean Penn been recruited by Jean-Claude "Baby Doc" Duvalier?

http://www.forumhaiti.com/t13876-has-sean-penn-been-recruited-by-jean-claude-baby-doc-duvalier#116817

So, there is a larger context for the blatantly outrageous behaviour of Bill Clinton, as well as many other tarzans in Haiti. It is no excuse for him or them but rather a contextualization that may help us better deal with the core of the problem at hand. Otherwise, these self-absorbed fools will continue to hold meetings to congratulate themselves while our peoples die of hunger in resource-rich KMT (aka Africa) - while Bono makes his fans dance all night long to "save Africa"- Live from Toronto!....and Monica's friend plays the great moral arbitrer in Haiti.


We must not simply shift but BREAK this stupid and outdated neo-colonial paradigm!

THE AMERICAN ECONOMY IS "DEAD": THE ILLUSION OF ECONOMIC RECOVERY


The American Economy is "Dead": The Illusion of Economic Recovery

Global Research, January 31, 2012

Last Friday (January 27) the US Bureau of Economic Analysis announced its advance estimate that in the last quarter of 2011 the economy grew at an annual rate of 2.8% in real inflation-adjusted terms, an increase from the annual rate of growth in the third quarter.
Good news, right?
Wrong. If you want to know what is really happening, you must turn to John Williams atwww.shadowstats.com.
What the presstitute media did not tell us is that almost the entire gain In GDP growth was due to “involuntary inventory build-up,” that is, more goods were produced than were sold.
Net of the unsold goods, the annualized real growth rate was eight-tenths of one percent.
And even that tiny growth rate is an exaggeration, because it is deflated with a measure of inflation that understates inflation. The US government’s measure of inflation no longer measures a constant standard of living. Instead, the government’s inflation measure relies on substitution of cheaper goods for those that rise in price. In other words, the government holds the measure of inflation down by measuring a declining standard of living. This permits our rulers to divert cost-of-living-adjustments that should be paid to Social Security recipients to wars of aggression, police state, and banker bailouts.
When the methodology that measures a constant standard of living is used to deflate nominal GDP, the result is a shrinking US economy. It becomes clear that the US economy has had no recovery and has now been in deep recession for four years despite the proclamation by the National Bureau of Economic Research of a recovery based on the rigged official numbers.
A government can always produce the illusion of economic growth by underestimating the rate of inflation. There is no question that a substitution-based measure of inflation understates the inflation that people experience. More proof that there has been no economic recovery is available from those data series that are unaffected by inflation. If the economy were in fact recovering, these date series would be picking up. Instead, they are flat or declining, as John Williams demonstrates.
For example, according to the government’s own data, payroll employment in December 2011 is less than in 2001. Meanwhile, there has been a decade of population growth. The presstitute media calls the alleged economic recovery a “jobless recovery,” which is a contradiction in terms. There can be no recovery without a growth in employment and consumer income.
Real average weekly earnings (deflated by the government’s CPI-W) have never recovered their 1973 peak. Real median household income (deflated by the government’s CPI-U) has not recovered its 2001 peak and is below the 1969 level. If earnings were deflated by the original methodology instead of by the new substitution-based methodology, the picture would be bleaker.
Consumer confidence shows no recovery and is far below the level of a decade ago. How does an economy recover without a recovery in consumer confidence?
Housing starts have remained flat since 2009 and are below their previous peak.
Retail sales are below the index level of January 2000.
Industrial production remains below the index level of January 2000.
To repeat, the only indicator of economic recovery is the GDP deflated with an understated measure of inflation.
The US economy cannot recover, because the US economy depends on consumer expenditures for more than 70% of its activity. The offshoring of middle class jobs has stopped the rise in middle class income and caused a drop in consumer spending power.
The Federal Reserve under Alan Greenspan compensated for the absence of US consumer income growth with a policy of easy credit and a policy of driving up home prices with low interest rates. This policy allowed people to refinance their homes and to spend the inflated equity in their homes that Greenspan’s policy created.
In other words, an increase in consumer indebtedness and dissavings drove the economy in the place of the missing growth in consumer incomes.
Today, consumers are too indebted to borrow, and banks are too insolvent to lend. Therefore, there is no possibility of further debt expansion as a substitute for real income growth. An offshored economy is a dead and exhausted economy.
The consequences of a dead economy when the government is wasting trillions of dollars in wars of naked aggression and in bailouts of fraudulent financial institutions is a government budget that can only be financed by printing money.
The consequence of printing money when jobs have been moved offshore is an inflationary depression. This catastrophe could begin to unfold this year or in 2013. If Europe’s problems worsen, flight into dollars could delay sharp rises in US inflation until 2014.
The emperor has no clothes, and sooner or later this will be recognized.